Lecture et numérique

Comment le numérique modifie notre cerveau lecteur

article David-Julien Rahmil

« I miss my pre-internet brain » (Mon cerveau d’avant Internet me manque) : avec cette phrase inscrite sur fond rose, l’artiste Douglas Coupland montre à quel point le web a changé notre façon de chercher des informations, de les comprendre et de les mémoriser.

De toute l’histoire de l’humanité, nous n’avons jamais eu autant d’informations disponibles à la lecture qu’aujourd’hui. Pour faire face à ce raz-de-marée, notre cerveau serait en train de changer, d’évoluer et de créer une nouvelle forme de lecture adaptée au milieu numérique.

Si la lecture profonde sur écran nous demande davantage de travail cognitif, de nombreuses études ont montré qu’un lecteur lambda se révèle beaucoup moins attentif quand il lit des informations sur Internet. Seuls 28% des mots présents sur une page web seraient déchiffrés, tandis que la vitesse de lecture (près de 500 mots à la minute) serait paradoxalement plus rapide que la moyenne alors qu’elle devrait être justement plus lente. D’où la conclusion que le lecteur moyen ne lit pas vraiment la page web mais en effectue un balayage rapide. Ces résultats sont confirmés par les études du Laboratoire des Usages en Technologies d'Information Numérique (LUTIN) qui traque le regard des lecteurs grâce à des lunettes spéciales. Après avoir fait lire des pages web à des internautes, les chercheurs se sont rendu compte que la lecture classique de gauche à droite était perturbée par le positionnement d’éléments graphiques comme des publicités ou des vidéos. S’ajoute à cela un contexte de navigation complexe avec une multitude d’onglets ouverts ou bien des notifications de mails, de tweets ou de commentaires sur Facebook. Bref, lire un article sur Internet semble aussi compliqué que de lire un roman dans un stade de foot pendant un match : avec le bruit environnant, il est difficile de fixer son attention. Or, c’est précisément l’attention qui est le moteur de notre cognition : c’est elle qui permet de sélectionner les informations dont nous avons besoin pour agir, penser, comprendre et apprendre.

Profusion d’informations

Notre manque d’attention n’est pas le seul phénomène qui entre en ligne de compte. La profusion d’informations et leur facilité d’accès change aussi la donne. Avant l’arrivée massive du web, une information était accessible dans une bibliothèque ou dans un journal. Il fallait du temps pour la trouver mais aussi pour l’assimiler. À présent, chercher une information est une action rapide, quasiment immédiate qui annule l’anticipation qu’elle pouvait susciter auparavant. À ce sujet, notre consommation du web ne nous incite pas à approfondir les sujets que nous lisons mais plutôt à les survoler, ce qui empêcherait notre cerveau d’associer des idées entre elles et donc de nous ouvrir sur de nouvelles réflexions. C’est ici le cœur du sujet de Nicholas Carr dans ses livres Google nous rend-il idiot ?, dans lesquels il s’inquiète de l’utilisation intensive des moteurs de recherche et de la lecture web qui modifieraient son cerveau en l’empêchant de se concentrer.
 

Cerveau trieur


Heureusement, cette vision est loin de faire l’unanimité. Ce fameux manque d’attention serait la contrepartie d’une évolution plus radicale de notre cerveau. Sous l’effet d’informations de plus en plus nombreuses et faciles d’accès, certains chercheurs voient dans cette rapidité accrue de lecture une nouvelle façon de faire le tri et de sélectionner ce qui nous est vraiment utile. Des observations par IRM ont d’ailleurs montré qu’à la différence de la lecture sur papier, le net stimule de façon beaucoup plus importante les parties de notre cerveau qui gèrent les prises de décision et les raisonnements complexes. Finalement, cette difficulté de concentration serait liée à une faculté plus poussée de zapper d’un contenu à un autre afin de trouver la bonne information. Mais ce statut de « chasseur d’information » comme aime à l’appeler Nicholas Carr, reste encore à vérifier. Après tout, ce sujet d’étude est encore très balbutiant et la comparaison entre trente années de lecture numérique et plusieurs siècles de lecture classique demande beaucoup de précaution et de recul.

 

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